
Déjà jouée cette saison aux théâtres de la Colline, de la Madeleine et des Amandiers, c’est au tour de l’Athénée de programmer la Maison de Poupée d’Ibsen. Malgré ces précédents, le metteur Nils Öhlund, qui signe ici une traduction inédite du texte, conserve toute l’intensité de cette pièce dont, décidément, on ne se lasse pas.
Ecrite en 1879, La maison de Poupée est l’une des pièces les plus jouées d’Ibsen. Nora y est une épouse modèle, candide et souriante, soumise à un mari qu’elle vénère. Torvald, son époux, présente tous les attributs de l’homme comblé : il s’apprête à devenir directeur d’une banque importante, tandis que Nora, sa « petite alouette » se consacre toute entière à son bonheur et à celui de leurs deux enfants. L’avenir s’annonce radieux. Evidemment, il y a une ombre à ce tableau idéal. Des années auparavant, Nora a commis un faux pour procurer à son mari, grièvement malade à l’époque, les moyens de survivre. Elle est persuadée que si le délit venait à être découvert, son mari n’hésitera pas à sacrifier son honneur pour elle. Pourtant, le moment venu, c’est à la faiblesse de celui-ci qu’elle sera confrontée. Gentille poupée entre les mains de son époux, Nora révèlera sa force dans l’épreuve. Jusqu’alors femme-enfant enfermée dans un bonheur factice, elle choisira de quitter son foyer lors d’un affrontement final aussi déchirant que magnifique. Alors qu’Audrey Tautou ou Chloé Rejon étaient toute sautillantes et aériennes (respectivement sur la scène de la Madeleine et de la Colline), Olivia Brunaux donne à Nora une profondeur et une tristesse immédiatement palpable sous les sourires de façade. L’ultime revirement en est moins surprenant, mais frappe d’autant plus fort. Lors d’une scène finale bouleversante, la comédienne se lance dans une tarentelle désespérée, avec la violence d’une femme au bord de la folie qui craint la mise à mort. Impressionnant. Feodor Atkine est tout aussi excellent en Torvald. Rusé et couard, il jongle habilement entre la rigidité et l’émotion.
Un texte réactualisé.
Nils Öhlund a choisi d’ajouter le « S » du pluriel à cette Maison de Poupées. Une façon peut-être de faire de tous les personnages des pantins en lutte contre leur destin. Tandis que le docteur Rank, l’ami de Torvald, lutte contre la maladie et la mort qui s’annonce, le banquier assiste quant à lui à l’effrondrement de son univers familial. La traduction d’ Öhlund reste très fidèle aux idées d’Ibsen. Plus modernes, certes, mais tout aussi intenses, ses mots nous plongent avec la même justesse dans l’intimité de ce couple où règnent les faux-semblants.
Le metteur en scène place judicieusement l’action dans les années 60, époque d’émancipation de la femme. Un salon sommaire, une moquette épaisse, aucun objet personnel. Rien à voir avec le décor chargé qu’avait choisi Michel Fau à la Madeleine. Et pourtant, l’impression d’étouffement est tout auss prégnante. Michel Fau y parvenait à grands renforts de fauteuils et de guéridons ; Nils Öhlund se contente quant à lui une musique saccadée et d’un plateau aux couleurs sombres. L’usage de la vidéo, où est notamment projetée l’image des enfants du couple, confère à Nora une dimension plus fantasmée ou plus nostalgique des bonheurs passés. Nils Öhlund maintient la tension jusqu’au bout, les comédiens sont bons, les applaudissements chaleureux : l’adaptation est réussie.

La révolution des mœurs a-t-elle eu lieu ?
Cette saison, après Stéphane Braunschweig à La Colline, Michel Fau au théâtre de la Madeleine et Jean-Louis Martinelli au Théâtre Nanterre-Amandiers, c’est maintenant à l’Athénée que Nils Ohlund se penche sur les tourments de Nora Helmer.
Nora est une femme d’intérieur rendue légère et immature par un père puis par un époux l’ayant toujours considérée comme leur bien le plus précieux. Vivant dans un environnement confortable et sécurisant, elle est pourtant contrainte de remettre en question l’équilibre de son foyer du fait d’un faux en écriture rédigé de sa main plusieurs années en arrière. Habitée par le besoin de « savoir qui a raison, de la société ou d’(elle)», Nora entame son processus d’émancipation.
Réflexion sur la position de la femme façonnée par le désir masculin, qu’il soit celui d’un père ou d’un mari, la Maison de poupée d’Ibsen garde toute sa pertinence.
« Putain de mort et saloperie de douleur »
L’intérêt majeur de cette adaptation réside dans le fait que traduction et adaptation sont toutes deux signées de Nils Ohlund lui-même. L’appropriation du texte est totale et le classicisme de la mise en scène ne saurait masquer l’éclairage personnel sur les tourments de Madame Helmer qu’Ohlund parvient à insuffler à sa création.
La scène se situe quelque part entre la fin des années 60 et le début des années 70 dans un appartement bourgeois. Le parti pris n’est évidemment pas anodin : situer cette destruction de la cellule familiale au moment où grondent l’émancipation féministe et la révolution des mœurs permet d’universaliser et de justifier le combat de Nora. Justification d’autant accentuée qu’Ohlund opère une translation légère dans les rapports entre les personnages et choisit de mettre en avant une complicité sincère entre Kristine et Nora, humaine et réellement bienveillante. La nourrice et les enfants demeurent quant à eux invisibles, atténuant la culpabilité d’une Nora, femme libre avant d’être mère.
Avec Olivia Brunaux, Nora prend les traits d’une jolie quadragénaire à la personnalité d’emblée plus nuancée et mesurée que dans d’autres adaptations. Féodor Atkine, campant un Torvald sexagénaire, représente au mieux ce personnage paternaliste, outrageusement sûr de sa droiture et de la justesse de son jugement, tandis qu’Alexis Danavaras dans le rôle du pince-sans-rire Docteur Rank est délicieux.
Derrière une esthétique Super 8 et Formica, la pièce d’Ibsen, sous la direction de Nils Ohlund parvient à nous dire toute l’actualité et la violence de ce combat de femme.

La dernière née des Maisons de poupées de la saison se donne à l’Athénée Louis-Jouvet et c’est une bonne surprise. On pensait la source tarie avec les regards successifs et divers qu’ont porté Michel Fau, Jean-Louis Martinelli ou Stéphane Braunschweig sur la pièce d’Ibsen et sur le personnage de Nora, femme-enfant capricieuse chez l’un, cabri sautillant chez l’autre ou poupée de porcelaine chez un troisième, avant de devenir, dans l’épreuve, une femme grave et responsable, capable de remettre en question un bonheur trompeur, un confort matériel et l’amour superficiel d’un mari dont elle aurait pu se satisfaire.
Ici, jouée sans minauderie par Olivia Brunaux, Nora est simplement, surprise dans un confort bourgeois, une jeune femme que la vie a jusque là comblée et ne sont soulignés dans le portrait qu’elle en donne, ni son goût marqué pour les chocolats, ni son penchant à dépenser, ni la moindre tendance à sautiller… Avec elle, Nora est spontanée, un peu égocentrique, gourmande, plutôt maternelle mais surtout impatiente. Mais impatiente de quoi puisque l’essentiel de ce qu’elle pourrait attendre de la vie lui a déjà été donné ? Et c’est peut-être cette impatience qui révèle ici, une facette nouvelle et juste du personnage.
Une impatience qui existe dans la dramaturgie même de la pièce quand apparaissent au même moment sur scène, les deux éléments moteurs de l’histoire : Kristine, l’amie d’enfance perdue de vue depuis des années et Krogstad victime de la promotion professionnelle de Torvald, créancier et détenteur d’un document qui pourrait compromettre Nora. Deux personnages dont on saura qu’un amour malheureux les a unis autrefois. Une impatience qui est aussi dans l’enchaînement des scènes, dans le rythme des échanges verbaux, dans la précipitation toujours vérifiable à enchaîner sans précaution préalable, les ressorts dramatiques.
Chez Nils Öhlund, la pièce d’Ibsen ne trouve de répit dans le rythme que dans la scène finale, avec le long dialogue entre Nora et Torvald qui vient en rupture et trouve à cause de cet apaisement une dimension dramatique d’une rare intensité. Et le calme dont fait alors preuve Nora, cet apaisement soudain, est sans doute la vraie réponse à l’impatience qu’elle montrait jusque là…
En faisant de Torvald un homme vieillissant, de Rank un personnage pathétique mais drôle, de Krogstad une créancier humain soucieux de garder sa dignité sociale, et en proposant comme décor, un intérieur de maison témoin, Öhlund évite effets et manières et nous émeut d’autant plus.

Ce qui frappe d’abord dans cette version de la pièce d’Ibsen (la cinquième de la saison) c’est l’originalité, la pertinence et surtout la lisibilité du point de vue. Nils Öhlund lit cette tragédie de notre temps comme un drame bourgeois qu’il situe dans les années 1960, considérant que la situation de la femme n’avait guère évolué à cette époque. Car, il s’agit bien ici de la place de la femme assignée par les hommes dans la société.
Coupée du monde extérieur, la jolie et fragile Nora (Olivia Brunaux) est passée des bras affectueux de son père aux bras amoureux de son mari, jusqu’au jour où les événements la conduiront à prendre conscience que l’un comme l’autre l’ont aimé pour eux, comme un jouet, comme elle-même joue à la poupée avec ses propres enfants. Tenue à l’écart de la vie, elle s’en fait une idée idéaliste, vite battue en brèche par les intrusions extérieures. En effet tous les personnages venus de l’extérieur sont des êtres souffrants qui éprouvent la dureté du monde, à commencer par le bon docteur Rank (Alexis Danavaras), discrètement amoureux de Nora, qui, atteint de la petite vérole qu’il doit aux frasques de son père, met en scène avec cynisme sa propre fin. Krogstad (Bernard Mazzinghi), l’employé de banque de Torvald Helmer (Féodor Atkine), est un pauvre hère, jadis condamné pour faux en écriture par qui le malheur de Nora arrive. Elle lui a emprunté de l’argent pour guérir son mari et a, en tout innocence, commis elle aussi un faux en écriture dont l’usurier se servira pour la faire chanter. Et puis il y a Kristine (Emmanuelle Grangé), l’amie d’enfance brusquement réapparue. On pourrait voir en Kristine la main du destin qui frappe à la porte des Helmer. Depuis la promotion de Torvald, le couple Helmer semblait envisager l’avenir plus sereinement. Mais l’histoire montre que l’argent n’est pas tout. L’arrivée de Kristine enclenche les événements qui vont conduire au drame. Kristine manipule tout le monde ; elle obtient de se faire embaucher par Torvald qui lui donne la place de Krogstad qu’il vient de congédier ; celui-ci, aux abois, menace Nora de révéler à son mari sa faute si elle ne fait pas en sorte qu’on lui restitue son emploi. Kristine, qui a connu Krogstad par le passé, le met dans sa poche et obtient qu’il renonce à sa vengeance. Pourtant, elle décide que la vérité doit éclater pour que les comptes se règlent dans le couple. Ce personnage falot, apparemment secondaire, est le moteur souterrain de l’action, le destin qui frappe à la porte du couple. D’ailleurs le metteur en scène lui donne le dernier mot ; quand tout est fini, Nora partie, Kristine entre en silence, éteint la lumière et s’installe dans un fauteuil. La scénographie accentue cette impression de manipulation ; le salon des Helmer est une sorte de maquette de cinéma ou d’appartement témoin des années 1960, ou encore de maison de poupées grandeur nature dans laquelle les personnages seraient les jouets du destin (ce qui expliquerait le pluriel du titre).
Olivia Brunaux, une Nora attachante
Si dans l’ensemble, cette mise en scène apparaît un peu corsetée, on appréciera l’intelligence d’un point de vue souvent très personnel et surtout le jeu d’Olivia Brunaux. Douée d’une belle présence, elle exprime admirablement toutes les facettes de son personnage. Nora apparaît d’abord comme une femme démunie qui souffre et mène un combat intérieur dont elle n’a pas les armes. On comprend combien sa candeur est à la fois un masque et l’expression de son manque de maturité. La prise de conscience brutale de sa situation et du monde dans lequel elle vit va, tel un séisme, l’anéantir, et en même temps lui déciller les yeux et révéler son intelligence et son courage. Elle part en claquant la porte des faux-semblants, brisée et forte à la fois de cette révolution intérieure qui la broiera ou qui sera le vecteur de sa véritable naissance, en tant qu’être humain d’abord et de femme ensuite.

Une petite peur, cependant, s’est fait sentir les trente premières minutes de la représentation. Les comédiens semblaient alors jouer seuls, sans véritablement communiquer les uns avec les autres. Une atmosphère tendue, des répliques qui sonnaient faux auraient pu compromettre la pièce. Le trac ? La crainte de cette fameuse deuxième qui, on le sait, nous laisse bien souvent déçus ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, rien de suffisamment alarmant ne s’est fait sentir, car la mayonnaise a pris, le public s’est accroché et l’ennui a été chassé très vite. Ouf !
L’exercice est risqué : (presque) tout le monde connaît Ibsen et sa Maison de poupée. Il était d’autant plus dangereux que la multitude de mises en scène de ladite pièce, cette année, aurait pu créer une surdose collective. Mais c’eut été sans compter celle-ci, dont on peut très certainement octroyer une partie du succès à des acteurs tous plus exceptionnels les uns que les autres. Notons que les seconds rôles prennent ici une dimension qu’on ne leur connaissait pas forcément, apportant ainsi, d’une certaine manière, une pierre nouvelle à l’édifice de ce grand texte.
L’évidente volonté de faire simple, de rester au plus près du texte, d’offrir un caractère réel au spectacle contribuent également à nourrir ce travail. On pourrait presque parler d’une démarche artistique ultra-réaliste, avec, par moments, des passages quasi cinématographiques dignes des plus grands réalisateurs. Rien de trop n’est imaginé, chaque élément se trouve à sa place. C’est le cas, par exemple, de la façon dont a été pensée la lumière. Le spectateur se sent glisser dans un manteau de neige, alors que la chaleur, à l’intérieur de cette Maison de poupées, frôle l’insupportable. On est transporté au cœur d’une atmosphère nordique, nocturne, onirique, puis brusquement réaliste, anxiogène, génératrice de doutes quoique toujours emprunte de ces certitudes qui habitent les foyers les plus chaleureux.
À ce propos, le décor projette l’action dans les années 1960 : une excellente idée que de situer l’histoire à cette époque, proche de nous et pourtant encore presque exclusivement traversée par les femmes-poupées dont il est question dans la pièce. Le découpage d’une salle de séjour bourgeoise, en biais, permet à la fois d’entrer dans l’intimité d’une famille rongée par les non-dits et de voir chaque mouvement autour de leur lieu de vie. Voyeur, le spectateur devient témoin des turpitudes de ce couple, qui, sous des airs de bonheur parfait, ne s’est jamais compris et ne se comprendra jamais.
L’inévitable mode de la vidéo est ici, encore une fois, exploitée. Mais enfin celle-ci révèle la présence, l’aura des enfants ou encore l’état mental du personnage de Nora. Son utilisation ne peut donc qu’être perçue comme justifiée, ce qui n’est pas forcément le cas le plus fréquent. De plus, on notera la qualité de celle-ci et l’intelligence avec laquelle la projection est mise en relief.
Petite mention spéciale pour Féodor Atkine (Torvald), qui, décidément, est un acteur exceptionnel. Pour information, le metteur en scène et l’équipe artistique du spectacle vous retrouveront (si vous le souhaitez) au foyer-bar du magnifique Théâtre de l’Athénée le 11 mai 2010. Vous pourrez aussi tchatter avec Nils Öhlund le 18 mai 2010 sur le site du théâtre, à 19 heures. Vous auriez tort de vous priver de l’immense et rare joie d’échanger avec des artistes à ce point talentueux !

Maison de poupée d’H.Ibsen est une nouvelle fois mise à l’épreuve ; c’est le metteur en scène Nils Öhlund qui cette fois, signe la traduction, l’adaptation et la mise en scène au théâtre de l’Athénée ; en remodelant ce texte, en le revigo-rant, en se l’appropriant, N.Öhlund se trouve au plus près d’Ibsen et de sa pensée.
On a souvent tendance à penser que cette pièce dénonçait la condition fémi-nine de l’époque, le machisme et donc, prônait un retour à la raison et à l’égalité des sexes. Cette pensée fait partie d’une réflexion plus grande qui est la condition bourgeoise, sa morale, son mode de vie, incluant hommes et femmes. Nora est une femme modèle : respectueuse envers son mari, tou-jours là pour lui, suivant les codes de conduite de cette société, toujours ai-mante, toujours souriante…Torvald, son mari est un homme comblé : en plus de passer de bons moments avec son « petit oiseau chanteur » (Nora), il vient d’être promu directeur de la banque, un bel avenir s’annonce. Pourtant, il va être confronté à un lourd secret que Nora porte en elle depuis longtemps… saura-t-il le comprendre, l’accepter ?? Et son honneur… ? Nils Öhlund a compris que Nora était le déclencheur de la pièce, mais il ne s’arrête pas là : le titre modifié en « Une maison de poupées » en est un bel exemple. À première vue, il apparaît que -Nora est une poupée- mais se sont bel et bien tous les personnages qui sont prisonniers de cette condition : Torvald doit suivre les règles, il ne peut apparaître différent aux yeux de ses collègues au risque dit-il « de perdre sa place et son honneur », un homme sans honneur et sans dignité, ce n’est pas un homme. Kristine, l’amie d’enfance de Nora est elle aussi victime de la morale : une femme du monde ne peut être seule, ne peut travailler…Chaque personnage est enfermé dans une situation antinaturelle prévue dans le registre des bonnes manières ou au contraire tente d’y pénétrer. À la fin de la pièce, ils basculent tous dans un bouleversement total. Quoi que vivent les personnages dans ce milieu bourgeois, ils ne peuvent se satisfaire de leur sort. Ibsen, par la main d’Öhlund, montre l’instinct humain à se défaire de tout ce qui peut nuire, pour vivre pleinement.
Nils Öhlund signe une adaptation et une mise en scène tout à fait juste et re-marquable, prolongeant le sens et la vie du texte. Sa perception de la pièce et sa réécriture nous font parvenir les idées d’Ibsen et l’on pourrait même ajouter qu’il les dépassent avec une justesse d’esprit évidente. Dans sa mise en scène, tous les éléments ont une signification, une justification ; l’usage de la vidéo pour signifier la présence des enfants de Nora, ouvre des voies possibles quant à la vie et à la personnalité de celle-ci : un fantasme, des moments d’oubli où elle joue à être mère, une nostalgie des instants passés avec eux, la représentation parfaite qu’elle se fait d’une famille modèle, sa propre enfance… ? Les images diffusées plus tard dans la pièce soulignent l’époque choisie par le metteur en scène pour situer l’action : les années 60, où la libération des mœurs se fait sentir, où la femme commence à s’émanciper, et où les gens cherchent le bien-être et le bonheur avant tout. Il place l’action dans un décor d’appartement : un salon silencieux, recouvert de moquette, le strict nécessaire, sans objet, sans aucune personnalité, l’appartement d’un homme qui travaille et d’une femme qui obéit. En faisant revivre le texte dans les années 60, N.Öhlund nous révèle à nous-même : Nous assistons à l’autopsie de cette famille et de leurs mœurs tout en pouvant nous observer nous-même ; les codes ont changé, mais ils restent bien présents en nous et tout autour de nous. Les murs du salon sont coupés dans la hauteur comme un décor de cinéma, situant les spectateurs au-dessus de l’action pouvant ainsi analyser chaque détail de la maison de poupées. Nous retrouvons la position du scientifique qui regarderait ces personnages au microscope et un hublot dans le fond de scène en guise d’ouverture sur l’extérieur, accentue cette sensation. Les lumières neutres, présentes pour la vie du salon, serviront les moments de rupture dans l’intimité et l’intérieur de Nora :Changements brusques de couleurs, d’intensité, d’évocation…Les costumes offrent de très belles images : À la fin de la pièce, lorsque Nora écoute abasourdie les propos furieux de Torvald, sa robe blanche évoque autant une poupée, qu’une enfant, une prostituée, une pauvre fille en hardes vieillies…On sent l’envie du metteur en scène de créer cette pièce, son amour pour elle, son engagement et ses idées à travers la sublimation de Nora : Il ne s’agit pas de dénoncer la condition féminine, mais de la sublimer ; Nora devient l’entité, la représentante des tous ceux qui, à un moment de leur vie, ne se reconnaissent plus. La pièce prend alors une dimension philosophique qui nous parvient grâce au travail intelligent et minutieux de N.Öhlund. Les comédiens sont tous remarquables ; Féodor Atkine arbore un jeu qui rappelle le renard rusé : flatter pour mieux dominer et pour mieux régner sur son royaume ! Olivia Brunaux nous offre une Nora sans mièvrerie, dévoilant 1000 facettes au cours de l’intrigue et ses intentions de jeu évidentes, nous apparaissent comme des flèches tendues à un arc et qui ne demandent qu’à partir .
La qualité de ce spectacle réside dans beaucoup d’éléments : les idées de « mise en chair » et poussées aux extrémités de la réflexion, l’incarnation et l’interprétation des comédiens et surtout, le rythme de vie de l’intrigue. N.Öhlund a réussi là où beaucoup d’autres échouent en travaillant des textes d’auteurs nordiques, comme Tchekhov, il ne tombe jamais dans les discussions quotidiennes et bourgeoises effaçant tout intérêt à l’intrigue. Dès que le premier mot est prononcé jusqu’au dénouement, ce n’est qu’une fuite en avant, une tension perpétuelle apportant l’aspect primordial et tragique du texte.
Le dimanche 25 avril, Jérôme Garcin et toute l'équipe du Masque et la Plume ont évoqué les quatre Maison de poupées mises en scène cette saison à Paris. Avec Jérôme Garcin, Gilles Costaz (Politis), Armelle Héliot (Le Figaro), Jacques Nerson (Valeurs actuelles) et Charlotte Lipinska (Têtu).
[…] un formidable duo d’acteurs. […] Olivia Brunaux est tour à tour adorable écervelée, femme passionnée et, pour finir, capable de s'extraire du cocon annihilant mais rassurant du foyer conjugal. Dans tous ces états, affleure qui elle est vraiment. Féodor Atkine donne corps au monolithe Torvald, particulièrement convaincant dans cet amour sans partage, déconsidérant - c'était l'usage, ça le reste parfois - pour Nora.
[…]Le texte y est roi et les comédiens célébrés. […] chaque personnage devient un pantin agité par les forces de l’intime. Nora descend de son piédestal féministe et vient nous dire son martyre au plus près. Salutaire distance. Se perdent avec bonheur la raison et le pouvoir des actes, pour chaque personnage tenu vaillamment et impeccablement par l’équipe des comédiens. […]
[…] Au fil des scènes, la tension monte. […] Les acteurs ont réussi à ménager le suspense, à faire partager au public leurs angoisses, avec une certaine sobriété, ce qui ne leur a donné que plus de poids. […]
[…] Les cinq acteurs ont porté le très beau texte de l’auteur qui monte crescendo dans la souffrance d’une femme, Nora.
La maison de Nora et Torvald, Nils Öhlund la restitue dans les années soixante. Ou peut-être un peu avant. Peu importe l’époque, cela pourrait se passer aujourd’hui. Cent trente ans après sa création, le drame d’Ibsen reste d’actualité. […] Sur scène Olivia Brunaux incarne bien la poupée tourmentée, tantôt sombre, tantôt enflammée qu’est Nora […] Nils Öhlund (met) en avant les difficultés de la vie à deux. […] La projection de films amateurs et les interludes de musique électroniques viennent appuyer le propos contemporain et par là même épicer une mise en scène toute en retenue.
[…] Au fil de deux heures et demi captivantes, on assiste à la prise de conscience par une femme de l’effet sclérosant du couple. […] Grâce au jeu très inspiré de toute la distribution l’intérêt ne retombe jamais. […] la mise en scène inventive et élégante sublime très intelligemment un texte parfois drôle, souvent tragique.