Mon cher journal - les répétitions vues par Emmanuelle Grangé (rôle de Kristine)

1er septembre 2009    [haut]
La peau
Il pleut en sortant du métro. Souvenons-nous de cet août où Féodor plante ses arbres fruitiers et sa charpente, où Olivia rend visite à Homère en Grèce, où Alexis adopte un chat, où Nils ne capte pas de chez sa mère, où Emmanuelle retrouve la Charente, où Bernard reviendra la semaine prochaine... De ces paysages aussi dépendront La Maison.
Qu'est-il de plus flagrant qu'un épiderme le jour d'une première répétition ? Le soleil omniprésent de cet été n'a pas main mise sur la peau de l'acteur. Bestiole pensante, le comédien se tient entre l'apprentissage du texte et son interprétation bredouillante, ses idées lumineuses ! Dans cet infime détroit naît la création.
Au metteur en scène revient la baguette du regard large ; Nils a sa chemise bleue transpirante et l'œil vigile parlant.


2 septembre 2009
    [haut]
L'amour et l'argent
L'hérédité et ses qualités
Nora et Kristine
Tor. et Kro.
Ce matin j'ouïe
Je me demande pendant combien de temps
je garderai les pieds nus
Septembre serait une belle saison
pour sécher un herbier
Et toujours revenir
à la Norvège d'Ibsen
Le climax !
Je vois l'acteur en équilibre se pencher
Peut-être ne le fera-t-il que là
en grâce de répétition,
à l'ombre du laboratoire.
Ce matin, les yeux de Nora étaient humides.
« Je suis heureux »
« Moi aussi... C'est fini pour toujours »
(Acte I, sc. 1)

 

 

3 septembre 2009    [haut]
« Putain de mort et saloperie de douleur » (Nora, acte I, scène 4)
Dès cette scène, Nora dit l'inconsolable. Elle a convié son amie d'enfance, un fantôme ?, Kristine, qu'elle ne reconnaît qu'après effusion corps à corps et le docteur Rank mourant. La mort et la re-naissance.
Juste un peu plus tard, une scène plus loin, Torvald dira à Kristine : « Venez, madame, à moins d'être une maman, l'endroit va devenir insupportable .»
Je pense à la Médée de Pasolini.
Je pense à Tchekhov qui disait sa Cerisaie comédie, Ibsen n'en aurait pas moins ainsi qualifié sa Maison de poupées. Parce que la tragédie n'est jamais dramatique.



4 septembre 2009    [haut]
Je t'ai par cœur. 
L'acteur rabat les œillères au milieu du bruit de la brasserie, recopie l'auteur, réplique après réplique. Les mots se chamaillent la place, la portée, l'ordonnance dans le cerveau, se logent impacts dans le cœur. L'homme fronce le nez, les lunettes menacent de tomber, la calligraphie est aussi élégante que sa silhouette penchée à la Giacometti.
Il redevient apprenti, balbutieur, découvreur. Rien n'est jamais acquis...
Il n'y a guère qu'une chanson de Bob Dylan dans les haut-parleurs qui puisse lui faire relever la tête, tourner la cuiller dans le café froid. « Like a rolling stone ... » Les mains dans l'humus des mots, la mémorisation finit par pénétrer le corps.
L'acteur s'absente de longues heures, fourmi souterraine, il peut lui arriver d'oublier dans ces endroits publics de surchauffe un pull-over, un téléphone, un carnet d'adresses, un imperméable, il peut lui arriver de vouloir franchir le tourniquet du métro en oubliant de glisser un ticket, il se fait alors très mal.


 


7 septembre 2009    [haut]
Couleur Isabelle
Lilas en Scène est l’antre de nos répétitions aux Lilas dans le 93. Proche de la fameuse clinique de l’accouchement sans douleur.
Nous changeons de salle aujourd’hui, d’une dénommée « Leila » — de l’arabe nuit —, nous passons à « Isabelle » — Isabelle la Catholique aurait fait le vœu de ne pas changer de chemise avant la fin du siège de Grenade en 1491… —  Le ciel est à l’été.
Nous avons visité les dernières scènes de l’acte I.
Je voudrais ce soir après le travail d’aujourd’hui ne penser qu’à l’espèce de pureté de Nora.
« Mmh » (Torvald, acte I, sc.9), je vais relire mon texte (Emmanuelle G.)


14 septembre 2009    [haut]
On a beau lire, relire, penser, taire, que sais-je, rêver, le monologue de l'acteur chez lui n'arrive pas à la cheville de l'intime lors de la répétition à plusieurs.
Quelle est cette chose que j'abandonne dès la porte de chez moi claquée ? Quelle est cette rumination silencieuse dans le bus devant la femme qui in extremis arrivera à hisser la poussette et son enfant dans l'habitacle roulant ? De quel ordre est ce rituel commençant en bas de ma maison à heure presque précise et finissant à la porte de Lilas en Scène ?
Bien souvent je vois en premier Alexis là où un pâlot rayon de soleil veut bien encore chauffer les corps endormis. L'automne est-il là ?
Notre tanière est chaude et sans garantie et sans esbroufe, nous travaillons mine de tout; Nils ne perd aucun d'entre nous.


15 septembre 2009    [haut]
Esculape et heidelberger Brot* !
Il faut d’abord sentir et surtout ne pas mélanger ! Chez nous, il y a un Grec aux accents sud américains, un Breton-Italien, une Calvadosienne (c’est elle qui sent si bon les Esculape’s gouttes), un jeune Suédois, un va-nu-pieds-sans-dire russe , une germano-russe. Chez nous, c’est plus large que la France et grand comme six fois la grande ourse, enfin, c’est ce qu’on voit, pressent et désire…
« Tu as entendu. » (Nora, acte III, scène 2). Les corps ont à dire, à faire, non à démontrer.
Pour cela il faut du souffle, un gros zeste insoupçonnable de travail, des amandes émondées, du sucre, des mains, un tantinet de pensée, une forte pincée d’abandon, du blé pas si riche que ça… Hop là !  Voici le pain mendiant superbe de Heidelberg !

 *das Brot :  le pain
Heidelberg :  ville d’Allemagne, célèbre université, Goethe, les frères Grimm…

 


16 septembre 2009    [haut]
Restons sérieux et légers !  Je persiste à croire que les quelques gracieux moments de répétition s’approchent au plus près du théâtre avant la re-présentation.
Quelle est cette espèce d’alchimie orchestrée par Nils Öhlund ? De quel ordre est cette confiance de voyants que nous lui accordons, nous, les acteurs ?
Nils nous propose de travailler au plus près de nous, c’est-à-dire de l’intime. Son adaptation d’Ibsen est alerte, de scories, il n’y a pas. Et le bougre a enlevé la ponctuation du texte !
Alors, par exemple, ça donne ça dans mon interprétation « …Maintenant, je me retrouve toute seule, vide et laissée de côté. C’est terrible, travailler juste pour soi, il n’y a aucun plaisir. », là où on pourrait aussi entendre, « Maintenant, je me retrouve toute seule, vide et laissée de côté, c’est terrible. Travailler juste pour soi, il n’y a aucun plaisir. » (Kristine, Acte III, scène 1) A bon entendeur, salut !  Je retourne à mon texte.


18 septembre 2009    [haut]
Je me rappelle : petite fille,  je demandais l’explication d’un mot à ma mère qui me renvoyait aux dictionnaires, aux livres, pourtant je m’entêtais à lui rétorquer  que seule de sa bouche pouvait sortir la bonne définition. Aujourd’hui, je fouine dans les écrits et me laisse surprendre au théâtre par l’acteur en chair qui viendra bouleverser et éclairer mes idées.
Nous essayons encore des costumes sous les mains fermes et souriantes de Sylvie et Séverine, architectes ès matières. Nous chaussons, nous enfilons ce qui se rapprocherait des années 60. Pas de reconstitution, des signes.

21 septembre 2009     [haut]
Pas top, trop bruyante la nouvelle salle de répétition aux Lilas, déconcentration du travail, nous reviendrons à la bien-nommée « Leila ».


23 septembre 2009    [haut]
Avant, pendant  la répétition
Petits soldats de pensée et de chair sont les acteurs.  Nous ne sommes pas 5 sur scène, mais 6, ainsi se présente Nils. Bah, me dis-je là, à ce moment précis, je vais enfoncer les portes ouvertes en rappelant que le terme français de metteur en scène se traduit en allemand par régisseur, celui qui prépare, ordonne la scène, accompagne l’acteur.
En cette fin de journée, une répétition publique de l’acte I est annoncée. Ce que j’espère, en perspicace de mon propre cœur, c’est l’interruption de notre sixième acteur lors de nos efforts de remémoration en jambes. Point ! Dès la deuxième scène où j’entre, je sais qu’il nous faut dérouler un fil encore bancal, en échafaudage, mais bel et bien consenti par tous. Et mon palpitant sourit effectivement en remarquant la mèche de cheveux désordonnée de la vaillante Nora, les tremplins de Torvald, l’articulation de Rank, le désarroi détimbré de Krogstad. Pourquoi ai-je dit dans la scène 4 « travailler » à la place de « vivre », laborieuse que je suis ?!
J’ai pu observer aussi à un moment l’œil aimant, porteur de nous, de Nils. Et ça…
Il paraîtrait que demain certains spectateurs de cette répétition publique reviendraient pour l’acte II, alors… 


24 septembre 2009    [haut]
Faire avec…
…La lumière glauque, la fatigue, le temps compté, la brasse coulée, l’odeur des bananes séchées, faire la molle, la concentration, la perte du texte, le sérieux léger, l’écoute, l’interprétation, « à chacun sa mère »...
Personne ne sème l’autre, l’intime conviction relèvera de l’ensemble : c’est un plus, rare -je sais de quoi je cause, les batailles intestines sourdes sont ridicules et stériles-.


25 septembre 2009    [haut]
Le désarroi de l’acteur
C’est notre dernier jour de répétition aux Lilas, lundi, nous travaillerons au Moulin du Roc à Niort.
Arrivera le jour où de costume, de coup de peigne nous serons vêtus et avancerons l’air de tout et de rien ce que nous avons mis en strates répétition après répétition.
Si vous saviez le grain de la peau de l’acteur après cette troisième répétition publique, si vous voyiez le sang exploser la pâleur fragile têtue intérieure — je dis bien pâleur intérieure, hein !-, se répandre sur son visage par plaques !  Si vous voyez cette élégance souriante, pudique débouler sur le trottoir, prenez-la comme un cadeau, enveloppez-la de votre rassurance, pas besoin de mots, elle saura l’entendre et continuer à travailler.


Du 28 septembre au 2 octobre 2009    [haut]
Moulin du Roc, Niort.
Je pourrais parler du boucan nocturne des canards (vous connaissez l’histoire du canard, la tête dans l’tiroir ? Féodor la raconte mieux que moi), des marteaux-piqueurs, de l’odeur du café le matin, des rideaux rouge-théâtre de ma chambre, de la chute bêtasse de Bernard, du foulard de Nils, de l’inquiétude d’Olivia lorsqu’un de l’équipe manque, des spots de Xavier (sic), de la pilosité de Jérôme en tout bien tout honneur, hein, du Nescafé d’Alexis, de la boucle d’oreille perdue de Virginie et un peu du sac high-tech de Laurent, mmh…
Et si on reculait le drame de notre Maison de poupéeS jusqu’à la toute fin de la pièce ? Si on entendait que l’émancipation de Nora ne commence pas à la fin du troisième acte mais bien 12 ans avant lorsqu’elle commence à rembourser ses dettes ? Si dans le couple Krogstad-Kristine, il y avait une formidable modernité pragmatique ? Si la maladie de Rank était une d’aujourd’hui ? Si Torvald était le seul à savoir bricoler, broder, tricoter dans cette maison ?
Il semblerait que, malgré encore les problèmes acoustiques du plateau, j’entende de mieux en mieux Ibsen. Merci, sans doute aucun, à tous, et au travail !

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crédit photos : © Clémence Hérout