| Torvald Nora acte I scene 1 |
Kristine Nora acte I scène 2 |
Rank Nora acte II scène 4 |
Krogstad Nora acte II scène 5 |
Torvald Nora
acte I scène 1
Nora : Il est là, en dedans.
Torvald off : Mer …credi !!
Nora : Il est à la maison.
Un temps
Torvald off : C’est toi Nora ?
Pas de réponse
Torvald off: Nora … ? Biquette … ? Chérie ?
Nora : Viens voir ce que j’ai acheté.
Torvald off: Plus tard… .Comment ça « acheté » ?
Un temps
Torvald apparaît : Tu n’as pas pu te retenir !
Nora : Mais c’est le premier Noël où je peux me faire plaisir.
Torvald : Tu sais, on ne peut pas gaspiller.
Nora : Oh, si ! Un peu chéri, un tout petit peu. Avec tout ce que tu vas gagner maintenant. Tout cet argent, tant d’argent, de l’argent, de l’argent, de l’argent !
Torvald : Oui, à partir du nouvel an. Je ne toucherai rien avant la fin du trimestre.
Nora : Demande une avance
Torvald : Sûrement pas.
Nora : Nous n’avons qu’à emprunter.
Torvald : Et s’il m’arrive quoi que ce soit avant de …
Nora : Arrête , je n’aime pas …
Torvald : Juste. Imagine que je prenne une tuile …
Nora : S’il t’arrive quoi que ce soit …, des dettes … quelle importance ! ?
Torvald : Quelle inconséquence ! Et mes créanciers, tu penses qu’ils vont …
Nora : Des étrangers …! Moi, je ne pourrais pas vivre sans toi.
Torvald : Nora ! Tu sais bien qu’il est hors de question qu’on emprunte …, de dépendre de qui que ce soit. On a tenu jusqu’…
Nora : Moi, je dépends de toi.
Torvald : Non, sérieusement ! Vivre avec des dettes, c’est vivre dans le mensonge, Nora. On a tenu onze ans … alors trois mois, qu’est-ce que c’est ?
Nora : Oui, oui …! Attendons … encore …
Torvald : Ca y est ! Mon piaf qui boude. L’escargot qui se recroqueville …, dans sa coquille ! Mon petit hérisson … (faisant un geste vers elle) Ouh, ça pique ! (Nora sourit, contrainte ; il sort quelques billets de sa poche) Tiens, … ma petite mule.
Nora : Dix, vingt, trente, quarante … (Avec un reste de bouderie) Merci.
Torvald : Ca ira ?
Nora : Oui … ,ça va suffire .
Torvald : Il faudra bien.
Nora : Viens voir ce que j’ai acheté.
Torvald : J’ai à faire …
Nora : Deux minutes. Regarde … . Je suis contente, ça ne m’a quasiment rien coûté. Un costume pour Ivar … avec le sabre ; le cheval pour Bob … . Il est joli, tu ne trouves pas ? ― Ah oui et puis une trompette … . C’était rien, je n’ai pas pu m’empêcher . Et j’ai pris cette poupée avec le lit pour Emmy. C’est très ordinaire … ça ne coûtait rien … mais bon … pour ce que ça va durer avec elle …
Torvald : Et ça ?
Nora : Ah non, non, non ! Ne regarde pas !
Torvald : Ah, ah! ― Et la petite dépensière, elle a réfléchi pour elle même ?
Nora : Bah ! Pour moi ce n’est pas la peine.
Torvald : Bien sûr ! ― Allez …, dis moi ce qui te ferait plaisir et d’ abordable.
Nora : Non vraiment, je ne sais pas . ― Ou bien …
Torvald : Oui … ?
Nora : Si tu veux vraiment …, tu pourrais me donner … .
Torvald : Eh bien ! Tu vas me le sortir !
Nora : De l’argent. Ce que tu peux. Comme ça un jour, j’achèterai …
Torvald : Non, mais …
Nora : Si, si, chéri, fais-le. J’accrocherai ça à l’arbre dans du papier doré. Ca sera amusant, non ?
Torvald : En fait ton vrai plaisir à toi, c’est de dépenser. Toi, tu es comme les… comment ça s’appelle ces petits bêtes …?
Nora : Je sais, oui …, comme les cigales. ― Faisons comme ça . Je pourrai réfléchir tranquillement et acheter ce dont j’ai vraiment besoin. Tu vois, je suis raisonnable.
Torvald : Oui. Si entre-temps tu ne le dépenses pas pour la maison ou je ne sais quoi d’inutile.
Nora : Pourquoi tu dis ça ? J’économise autant que je peux.
Torvald : Oui, autant que tu peux. Mais comme tu peux peu.
Nora : Si seulement tu savais les frais que nous avons, nous les piafs, les escargots !
Torvald : Tu es un drôle d’animal …, on dirait ton père. Très douée pour obtenir de l’argent mais alors, incapable de le garder. Enfin, il faut te prendre comme tu es. C’est héréditaire.
Nora : Je préfèrerais avoir hérité de ses qualités.
Torvald : Et moi je ne te préfèrerais pas autrement .
Kristine Nora
acte I scène 2
Nora : Ah, je me déteste, je ne parle que de moi. Ne m’en veux pas ... ! Ton mari ... tu ne le regrettes vraiment pas?
Nora : Tu ne tenais pas à lui ?
Nora : Pourquoi tu l’as épousé ?
Kristine : Ma mère était très handicapée … j’avais aussi mes petits frères à charge … ! Alors j’ai accepté.
Nora : Tu as eu raison. Il avait de l’argent ?
Kristine : Oui, je crois … . Ce n’était pas des affaires très sûres et quand il est mort, tout s’est écroulé. Il ne restait plus rien.
Nora : Comment tu as fait?
Kristine : Je m’en suis sortie en faisant les marchés … en donnant des cours … tout ce que je trouvais. Ca fait trois ans que je travaille tous les jours, Nora. Mais là c’est terminé. Maman n’a plus besoin de moi …, elle est morte. Et les garçons travaillent maintenant.
Nora : Tu dois te sentir plus légère ?!
Kristine : Eh non, tu vois ! Juste … si infiniment … indiciblement vide … . Personne pour qui vivre. Alors ce trou perdu … je ne pouvais plus le supporter. Ici, ça doit être plus facile de trouver quelque chose qui puisse m’accaparer, et par là même prendre l’esprit. Si je pouvais avoir la chance de trouver un emploi fixe, quelque chose dans un bureau, n’importe quoi.
Nora : Mais c’est horriblement fatigant. Vu ton état, tu ferais mieux de te reposer. Une cure, ce serait bien mieux.
Kristine : Je n’ai pas de bon petit papa, moi.
Kristine : Excuse-moi, Nora … .Le pire dans ma situation c’est l’aigreur . On n’a plus personne pour qui travailler, mais on continue! On devient égoïste ! Tout à l’heure, quand tu m’as appris la nouvelle - tu veux croire ça ? - je me suis moins réjouie pour toi que pour moi.
Nora : Comment ça ...? Ah ! Tu penses que Torvald pourrait … .
Kristine : Oui ! C’est ce que je me suis dit.
Nora : Il va bien faire ça, Kristine. Laisse-moi faire. Je vais aborder ça doucement, tout doucement ... . Je vais trouver quelque chose qui va vraiment lui plaire, il ne pourra pas refuser. Ah, si je pouvais te rendre ce service.
Kristine sourit et sur un ton infantilisant : C’est gentil ..., c’est tellement gentil.
Nora : Toi aussi …! Personne ne me prend au sérieux !
Kristine : Quoi ...?
Nora : Vous ne devriez pas me mépriser comme ça …, tous !
Kristine : Mais je ...
Nora : Tu es tellement fière de t’être dévouée corps et âme pour ta mère, tes frères …
Kristine : Je ne méprise personne, Nora. Et c’est vrai, je suis fière et heureuse
d’avoir pu rendre les derniers jours de ma mère moins pénibles. Et pour mes frères … il me semble que j’en ai le droit.
Nora : Oui mais j’ai aussi de quoi être fière et heureuse, moi.
Kristine : Je n’en doute pas, Nora.
Nora : C’est moi qui ai sauvé la vie de Torvald. Papa ne nous a pas donné un sou. C’est moi qui ai fourni l’argent pour le voyage.
Kristine : Toi ...?
Nora : Quarante huit mille couronnes … ! Qu’est-ce que t’en dis ?
Kristine : Mais comment ... ?
Rank Nora
Acte II scène 4
Nora au public : Il pourrait le faire … , il en serait capable ? Faire ça. Le faire, malgré tout … Non ! Non, autre chose ! Une issue…? Un sauvetage… ? Un naufrage … !? (On sonne.) Autre chose … que ce qui doit être ! (Rank entre.) Bonjour docteur. (Rank traverse la pièce dépose un baiser sur le front de Nora et se dirige vers le bureau.) Non, pas maintenant, je crois qu’il est occupé.
Rank : Et vous ?
Nora : Vous savez bien … , pour vous, j’ai toujours un moment de trop.
Rank : Merci pour ça. Il faut que j’en profite, aussi longtemps que je peux.
Nora : Aussi longtemps … ?
Torvald : Que je le peux, oui ! Ca vous effraie ?
Nora : C’est une expression tellement bizarre. Il va arriver quelque chose ?
Rank : Il va arriver ce à quoi je suis préparé depuis longtemps. Mais je ne pensais vraiment pas que ça arriverait aussi vite.
Nora : Qu’est-ce que vous avez appris ? Docteur Rank, il faut me le dire !
Rank : Là, c’est la descente pour moi, ça chute. Il n’y a rien à faire.
Nora : Vous … ?
Rank : Et qui d’autre ? A quoi bon se mentir. De tous mes malades, je suis le plus misérable, Nora. Ces jours-ci, j’ai procédé à l’explication globale de mon statut intérieur: kaput ; la banqueroute ; c'est la faillite ; la liquidation totale, générale. Peut-être que d’ici un mois je suis étendu, là haut au cimetière, et que je pourris, me décompose en moisissure verte, bouffé par les asticots …
Nora : C’est hideux ce que vous dites !
Rank : C’est aussi que la chose est furieusement hideuse. Mais le pire c’est ce qui précède : une quantité d’autres saloperies. Il me reste plus qu’une seule analyse; et alors je saurai quand commencera le tic tac de la déconfiture … , à peu près. Il y a une chose, je voulais vous dire, Torvald, avec sa petite nature délicate, a un dégoût très prononcé pour tout ce qui est sale, dégoûtant. Je ne veux pas l’avoir à mon chevet …
Nora : Gunnar …
Rank : Je ne veux pas de lui. En aucune manière. Je lui ferme ma porte. Dès que je
suis sûr du pire, je vous envoie ma carte de visite avec une croix noire dessus, et là vous saurez que les ravages ont commencé.
Nora : Oh, non, pas aujourd’hui ; c’est trop! Je voudrais que vous soyez de bonne humeur.
Rank : Avec la mort dans les mains … ? Payer de sa vie à cause d’un autre ! Est-ce que c’est juste? D’une manière ou d’une autre, dans toutes les familles, toutes … chacune d’elles est gouvernée par une revanche implacable … , les inflexibles représailles …
Nora : Bla blablabla ! Un peu de gaieté, du plaisir, je veux qu’on s’amuse … . Allez!
Rank : Oui, il n’y a qu’à rigoler de tout ça. Ma pauvre, mon innocente colonne vertébrale, il faut bien qu’elle crame à cause des plaisirs et des rigolades de mon lieutenant de père.
Nora : Il n’était pas porté sur les asperges et le pâté de foie gras ?
Rank : Si ; et sur la truffe aussi.
Nora : Oui les truffes, oui ! Et surtout les huîtres, je crois.
Rank rit : Oui, les huîtres, les huîtres ; cela s’entend … .
Rires.
Nora : Et tout ce porto, ce champagne. C’est triste que toutes ces choses aussi appétissantes s’attaquent à l’os, tous ces petits os rangés là dans le dos.
Elle fait courir ses doigts sur la colonne vertébrale de Rank
Rank: Surtout qu’elles s’attaquent à un pauvre os qui, lui, n’en a pas profité … , de tout ça.
Nora : C’est ça le plus triste.
Rank la regarde : Hmm !
Nora : Pourquoi vous souriez ?
Rank : Non, c’est vous qui riez.
Nora : Non, c’est vous qui souriez, docteur !
Rank :Vous êtes bien plus coquine que je le pensais.
Nora : De la folie aujourd’hui, j’y tiens !
Rank : Ca en a l’air, oui!
Krogstad Nora
Acte II scène 5
Krogstad : Je voudrais savoir une chose.
Nora : Je n’ai pas pu l’en empêcher, Nils. J’ai fait tout mon possible … mais ça n’a servi à rien.
Krogstad: Il a si peu d’amour pour vous? Il sait à quoi je peux vous exposer, et pourtant il ose …
Nora : Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il soit au courant ?
Krogstad : Ah, non …?! Non, je ne le pensais pas non plus …, mon bon Torvald, ça ne lui ressemble tellement pas de faire preuve de virilité …
Nora : Monsieur Krogstad, j’exige du respect envers mon mari.
Krogstad : Ah mais tout le respect qu’on lui doit. Mais puisque madame garde ça pour elle, je suppose qu’elle est un peu mieux renseignée sur ce qu’elle a fait au juste.
Nora : Plus que vous n’auriez pu m’apprendre.
Krogstad : Oui, un « mauvais juriste » comme moi … .
Nora : Qu’est-ce que vous me voulez ?
Krogstad : Juste voir comment ça allait pour vous, madame Helmer. J’ai marché toute la journée et je pensais à vous. Un type qui tient la caisse, qui écrit des faux …, comme moi …, ça a aussi un peu de compassion, vous voyez.
Nora : Prouvez-le ; pensez à mes enfants.
Krogstad : Vous et votre mari, vous avez pensé aux miens ? Mais ça revient au même. Ce que je voulais vous dire, c’est que vous n’avez pas besoin de prendre tout ça trop au sérieux. Il ne se passera rien de mon côté.
Nora : Non, n’est-ce pas ; je le savais bien.
Krogstad : Tout ça peut bien s’arranger à l’amiable ; pas besoin de l’étaler en public ; que ça reste entre nous trois.
Nora : Mon mari ne doit jamais rien savoir.
Krogstad : Comment l’empêcher ? Vous pouvez payer ce qu’il reste peut-être?
Nora : Non, pas tout de suite.
Krogstad : Vous avez un moyen de le faire dans les jours qui viennent ?
Nora : Aucun moyen dont je veuille me servir.
Krogstad : Oui, et puis ça ne serait pas très utile. Là …, vous auriez les mains pleines de billets, je ne vous donnerais pas votre papier.
Nora : Et à quoi il va vous servir ?
Krogstad : Juste le garder …, l’avoir …, comme une arme. Personne ne le saura. Mais si vous deviez prendre une décision hasardeuse …, si vous pensiez à vous enfuir …, ou pire …
Nora : Comment pouvez-vous savoir ça ?
Krogstad : … ne prenez pas un tel risque.
Nora : Comment pouvez-vous savoir que j’y ai pensé ?
Krogstad : On y pense tous dans un premier temps … . Moi aussi j’y ai pensé … , je n’ai pas eu le courage.
Nora : C’est du courage qu’il faut ?
Krogstad : Non, n’est-ce pas ; vous n’avez pas le courage, vous non plus ?
Nora : Je ne l’ai pas.
Krogstad : Ca serait une grosse bêtise. Oh, et puis, vous verrez, une fois le premier orage conjugal passé … .
Nora pour elle: Non, autre chose !